Mateo Pérez Rueda avait 23 ans. Il militait pour la gauche colombienne, distribuait des tracts, participait aux meetings. Un soir de février dernier, trois hommes à moto l’ont abattu devant chez lui, à Cali. Son crime ? Avoir cru qu’on pouvait faire de la politique en Colombie sans risquer sa vie. Il avait tort.
Ce dimanche, les Colombiens se rendent aux urnes dans un climat de tension que le pays n’avait plus connu depuis des années. Entre janvier 2023 et mars 2024, au moins 87 militants politiques ont été assassinés, selon les chiffres compilés par l’ONG Indepaz. Et encore, ce sont les chiffres officiels. La réalité est probablement bien plus sombre.
L’élection présidentielle oppose schématiquement la gauche à la droite, c’est vrai. Mais ce qui se joue vraiment, c’est l’avenir d’un conflit armé qui dure depuis plus de six décennies et qui refuse obstinément de s’éteindre. Deux visions radicalement opposées s’affrontent : poursuivre le dialogue de paix ou reprendre les armes. Autrement dit, choisir entre l’espoir et le sang.
Quand la campagne électorale se transforme en parcours du combattant
Des candidats qui dorment dans des endroits différents chaque nuit
Imaginez mener campagne en sachant que chaque meeting peut être le dernier. C’est le quotidien des candidats de gauche en Colombie aujourd’hui. Plusieurs d’entre eux changent de logement tous les soirs, refusent de communiquer leur agenda à l’avance, voyagent avec des gardes du corps lourdement armés. Une candidate du Pacto Histórico a même dû annuler trois déplacements régionaux en mars après avoir reçu des menaces de mort circonstanciées.
Dans certaines zones rurales, organiser un simple rassemblement politique relève de l’exploit logistique. Les groupes armés contrôlent toujours de vastes territoires, particulièrement dans les départements du Cauca, de Nariño et du Chocó. Là-bas, faire campagne signifie négocier avec des chefs de guerre locaux qui décident souverainement qui a le droit de parler et qui doit se taire.
Le retour des escadrons de la mort
Ce qui frappe d’abord, c’est la sophistication retrouvée des méthodes d’intimidation. On croyait cette époque révolue. Les pamphlets menaçants réapparaissent, glissés sous les portes, affichés sur les murs des villages. Des listes de noms circulent sur WhatsApp : “Objectifs militaires”, comme ils disent pudiquement. Des graffitis promettent des massacres si tel ou tel candidat l’emporte.
Les groupes paramilitaires qu’on pensait démantelés se sont reconstitués sous de nouveaux noms. Les Águilas Negras, le Clan del Golfo, les Autodefensas Gaitanistas – appelez-les comme vous voulez, ce sont toujours les mêmes structures de violence au service des narcotrafiquants et des grands propriétaires terriens. Ils ont compris qu’une élection présidentielle offrait une occasion unique de faire passer leurs messages. Et leurs messages, ils les écrivent au fusil automatique.
Une presse muselée par la peur
Les journalistes locaux vivent un cauchemar. Dans une certaine mesure, la situation est même pire pour eux que pour les politiciens. Ces derniers bénéficient au moins d’une visibilité internationale. Mais qui se soucie d’un reporter régional assassiné dans une bourgade perdue du Meta ou de l’Arauca ? Quinze journalistes ont été tués en 2023. Cette année, on en compte déjà neuf.
Résultat : l’autocensure généralisée. Des rédactions entières ont décidé de ne plus couvrir certains sujets sensibles. La corruption, le narcotrafic, les liens entre paramilitaires et hommes politiques locaux – autant de thèmes devenus tabous dans de nombreuses régions. Vous voulez savoir ce qui se passe vraiment en Colombie rurale ? Bonne chance pour trouver un témoin qui accepte de parler.

Deux visions irréconciliables pour sortir du conflit
La gauche et son pari sur la “paix totale”
Le candidat de gauche a fait du concept de “paz total” son cheval de bataille. L’idée ? Négocier simultanément avec tous les groupes armés encore actifs sur le territoire colombien. Guérillas résiduelles de l’ELN, dissidents des FARC qui n’ont jamais déposé les armes, bandes criminelles, paramilitaires – tout le monde à la table des négociations. C’est ambitieux. Certains diraient utopique.
Son programme prévoit des investissements massifs dans les zones rurales abandonnées par l’État depuis des décennies. Construction d’écoles, d’hôpitaux, de routes. Une réforme agraire qui redistribuerait les terres mal acquises pendant le conflit. Des programmes de substitution des cultures illicites pour offrir aux paysans une alternative à la coca. Sur le papier, ça tient la route. Dans les faits, on parle de milliards de dollars et d’une volonté politique titanesque.
“Nous ne pouvons pas continuer à prétendre que la solution militaire fonctionnera un jour. Après 60 ans d’échec, il est temps d’essayer autre chose. La paix ne se gagne pas sur les champs de bataille, elle se construit dans les salles de classe et les hôpitaux.”
La droite et le retour à la “sécurité démocratique”
Face à cette vision, la droite colombienne propose un retour aux fondamentaux : la fermeté. Le candidat conservateur promet de rompre toute négociation avec les groupes armés qu’il qualifie de “terroristes”. Son modèle ? La politique d’Álvaro Uribe entre 2002 et 2010, cette fameuse “sécurité démocratique” qui avait effectivement fait reculer les FARC à coups d’offensives militaires massives.
Concrètement, il s’agit d’augmenter drastiquement le budget de la défense, de déployer davantage de troupes dans les zones conflictuelles, d’intensifier l’éradication forcée des plantations de coca. Une approche musclée qui plaît à une partie importante de l’électorat, notamment urbain, lassée de voir les négociations s’enliser et la violence persister malgré les accords signés.
Pourtant. Cette stratégie a déjà montré ses limites par le passé. Les victoires militaires contre les FARC n’ont jamais empêché d’autres groupes de prendre leur place. C’est là que ça devient intéressant : la Colombie est coincée entre deux échecs. Le tout-négociation n’a pas apporté la paix. Le tout-militaire non plus. Alors quoi ?

L’accord de paix de 2016 : cette grande promesse trahie
Ce qui devait changer et n’a pas changé
Rappelez-vous novembre 2016. Les accords de La Havane entre le gouvernement et les FARC mettaient fin à 52 ans de guérilla. Juan Manuel Santos recevait le prix Nobel de la paix. Le monde applaudissait. La Colombie, elle, restait sceptique – et elle avait raison. Huit ans plus tard, le bilan est mitigé, pour rester poli.
Sur les 16 points principaux de l’accord, moins de 30% ont été pleinement mis en œuvre selon l’Institut Kroc de l’université Notre-Dame, qui surveille l’application du traité. La réforme agraire promise ? Largement au point mort. La justice transitionnelle ? Embourbée dans des controverses sans fin. Les zones de réincorporation des ex-combattants ? Transformées en cibles faciles pour les groupes armés qui ont repris le contrôle de nombreux territoires abandonnés par les FARC.
Les ex-guérilleros pris entre deux feux
Parlons chiffres : sur les 13 000 combattants des FARC qui ont déposé les armes, environ 320 ont été assassinés depuis 2016. Trois cent vingt personnes qui avaient cru aux promesses de l’État, qui avaient accepté de quitter la clandestinité, et qui l’ont payé de leur vie. C’est dire si le processus de paix inspire confiance.
Beaucoup d’anciens guérilleros survivent dans des conditions précaires. Les programmes de réintégration économique fonctionnent au ralenti, quand ils fonctionnent. Des ex-combattants censés recevoir une aide mensuelle de 800 000 pesos (environ 180 euros) pour se réinsérer attendent parfois des mois leur paiement. Résultat prévisible : certains reprennent les armes, rejoignent les dissidences ou les bandes criminelles. On ne peut pas vraiment leur en vouloir.
Les territoires laissés en déshérence
Le vrai scandale, c’est l’abandon des zones rurales. Les FARC contrôlaient de vastes régions, imposaient leur loi certes, mais assuraient aussi une forme d’ordre. Leur retrait a créé un vide que l’État colombien n’a jamais comblé. La nature ayant horreur du vide, d’autres groupes armés se sont engouffrés dans la brèche : dissidents des FARC, ELN, paramilitaires, cartels de drogue.
Dans le Caquetá, dans le Putumayo, dans certaines zones du Chocó, la situation sécuritaire s’est même détériorée depuis 2016. Les habitants vous le diront : avant, il y avait une guérilla. Maintenant, il y en a quatre, plus les paramilitaires, plus l’armée. Et tout ce beau monde règle ses comptes sur le dos de la population civile.

Le narcotrafic, cet éléphant dans la pièce
Des cultures de coca qui explosent tous les records
Pendant qu’on discute de paix et de réconciliation, la Colombie bat des records de production de cocaïne. En 2023, le pays comptait environ 234 000 hectares de cultures de coca, soit une augmentation de 43% par rapport à 2016. Vous avez bien lu : le processus de paix a coïncidé avec une explosion de la production de drogue. Paradoxe colombien.
L’explication est assez simple, en fait. Sans les FARC pour contrôler et réguler les cultures dans leurs zones d’influence, c’est le far-west. Les paysans cultivent massivement, les prix grimpent, les bandes criminelles se battent pour le contrôle des routes du narcotrafic. Et l’État ? L’État envoie sporadiquement des fumigateurs aériens détruire les plantations, ce qui pousse les cultivateurs encore plus loin dans la forêt et alimente le cycle de la déforestation.
Une économie de guerre qui profite à trop de monde
Reste une question cruciale : qui a vraiment intérêt à la paix en Colombie ? Certainement pas les trafiquants de drogue qui brassent des milliards. Pas les chefs paramilitaires qui contrôlent des fiefs entiers. Pas non plus certains politiciens locaux qui ont construit leur pouvoir sur des alliances avec les groupes armés. Même au sein de l’armée, on trouve des résistances à une paix qui réduirait les budgets et l’influence militaire.
Le narcotrafic emploie directement ou indirectement des centaines de milliers de Colombiens. Dans certaines régions, c’est la seule source de revenus. Proposez à un paysan du Putumayo d’abandonner ses plants de coca pour cultiver du café ou du cacao, et il vous rira au nez. Le café se vend 1 500 pesos le kilo, la pâte de coca 2 millions. Faites le calcul.
L’hypocrisie internationale
Pendant ce temps, les pays consommateurs – États-Unis et Europe en tête – continuent de financer la “guerre contre la drogue” en Colombie tout en fermant les yeux sur leur propre demande. On pourrait objecter que sans consommateurs, il n’y aurait pas de production. Mais cette évidence dérange. Il est tellement plus confortable de faire porter le chapeau aux pays producteurs.
La Colombie reçoit environ 450 millions de dollars par an d’aide américaine pour lutter contre le narcotrafic. Une somme dérisoire comparée aux profits générés par le trafic, estimés à plus de 10 milliards de dollars annuels pour la seule Colombie. C’est comme essayer d’éteindre un incendie avec un verre d’eau. Mais ça permet aux diplomates de se sentir utiles.

Ce qui se joue vraiment ce dimanche
Un vote clivé entre villes et campagnes
Les sondages montrent un pays fracturé. Dans les grandes villes – Bogotá, Medellín, Cali – la droite conserve une avance confortable. Les classes moyennes urbaines, qui n’ont jamais vraiment vécu le conflit armé, veulent avant tout de la sécurité et de la croissance économique. Pour eux, les FARC et l’ELN appartiennent au passé ou devraient y rester par la force.
Dans les zones rurales affectées par le conflit, le tableau est plus nuancé. Certaines régions penchent massivement pour la gauche et ses promesses d’investissement. D’autres, échaudées par des décennies de présence guérillera, votent conservateur. Et puis il y a toutes ces zones où les groupes armés décident simplement qui peut voter et pour qui. La démocratie colombienne a ses limites géographiques.
L’abstention comme troisième force politique
En fait, le vrai gagnant de cette élection pourrait bien être l’abstention. Lors du dernier scrutin en 2022, presque 45% des électeurs ne se sont pas déplacés. Cette année, on pourrait atteindre 50